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Il y a presque trente ans, le Festival international de la bande dessine d'Angoulme inaugurait une nouvelle manire d'exposer la bande dessine. l'aide d'importants dcors, il tait question de donner existence en 3D un univers graphique. Je me souviens particulirement bien de l'exposition Enki Bilal en 1988 : Bande et Cin, puis de celle consacre un an plus tard aux Cits Obscures de Schuiten et Peeters : le Muse des Ombres. Si ces expositions avaient la qualit d'tre indites, elles fonctionnaient d'autant mieux dans leur principe qu'il existait une logique entre le travail de ces auteurs et la traduction en volumes de leurs dessins : Enki Bilal ralisait son premier film et avait auparavant travaill comme dcorateur pour le cinaste Alain Renais, tandis que Franois Schuiten, en tant qu'architecte de formation, faisait dj la part belle aux dcors dans ses dessins.Edward Kienhotz

J'tais cette poque une jeune tudiante l'cole des Beaux Arts d'Angoulme (actuelle cole Europenne Suprieure de l'Image ou ESI) et mes gots artistiques taient nourris tant par la lecture de Mtal Hurlant que par des uvres de Martial Raysse, Kienholtz ou Keith Haring. l'cole, la sparation entre high art et low art nourrissait des guerres de tranches que je retrouvais telles quelles en 2010, lorsque j'y retournai comme enseignante. De mon ct, j'tais depuis toujours persuade que la bande dessine serait la forme artistique majeure du XXIe sicle et que ses icnes finiraient par fusionner avec celles produites par les artistes du XXe sicle. En ralit, ds le XIXe sicle, la bande dessine et la caricature entretenaient des liens troits avec les Beaux-arts, mais cette liaison "contre-nature" tait gnralement passe sous silence. Aujourd'hui, nous assistons une fusion qui se fait dsormais sans complexe : le langage graphique n de la bande dessine essaime un peu partout et se retrouve dans nos smartphones, sur les affiches, ainsi que dans l'art contemporain. Et plus exactement chez des artistes no-pop comme Takashi Murakami ou Jeff Koons, voire dans le "pressionnisme" qui emprunte la bande dessine nombre de ses icnes.

Exposer la bande dessine ?

Cette fusion formelle laquelle nous assistons aujourd'hui n'avait pourtant rien d'vident. La bande dessine n'avait pas vocation s'chapper des supports imprims o elle s'tait panouie : presse quotidienne, magazines, petits fascicules, fanzines ou albums cartonns, voire ( partir des annes 2000) les beaux livres.

L'exposition de la bande dessine tait un phnomne marginal, manant principalement des festivals spcialiss. Vinrent ensuite les historiens de la bande dessine, attachs une mission de conservation et de promotion, qui militrent pour une meilleure reconnaissance du mdium. Une srie d'articles, intitule - Exposer la bande dessine... travers les ges de Julien Baudry (alias Mr Petch), publie sur le site Phylacterium, retrace cette histoire de manire intressante. Julien Baudry s'appuie entre-autres sur les travaux de Thierry Groensteen, directeur du muse de la bande dessine Angoulme de 1993 2001 (et dont j'tais l'lve ce moment-l), et sur le mmoire de Master de Pierre-Laurent Daures: Enjeux et stratgies de l'exposition de bande dessine (ESI/Universit de Poitiers, 2011).

J'tais dj enseignante l'ESI lorsque Pierre-Laurent Daures s'y inscrivit en Master. Ayant t commissaire de deux expositions sur la bande dessine pour le compte de l'AFAA (actuel Institut Franais) en 1996 et 1999, Pierre-Laurent me sollicita pour que je lui fasse part de mon exprience. Nous partageons nombre d'analyses, en particulier lorsqu'il dclare :

"Jespre faire partager la conviction que jai acquise au cours de ce travail de recherche, que lexposition est une manifestation dans laquelle une bande dessine vivante peut spanouir, senrichir et rvler sa capacit? a? exister hors les livres."

Et c'est prcisment l-dessus que j'ai envie de revenir : quelle serait cette existence de la bande dessine en dehors des livres ?

Le coefficient d'art* de la bande dessine

Dans une longue introduction son intressant article Les Expositions du FIBD 2010 : la bande dessine est de l'art, l'art est de la bande dessine, Julien Baudry dclare que le dbat sur le statut artistique de la bande dessine est dsormais obsolte. Je ne peux que me rjouir de cette affirmation qui tait dj la mienne en 1986 ! Sauf que Julien Baudry commet mon avis une erreur, en voulant isoler la bande dessine du reste des arts visuels, en la reliant quasi-exclusivement la littrature.

"De nos jours, vouloir rattacher la BD dautres disciplines des Beaux Arts, cest la fois lui appliquer des critres qui nont pas t conus pour elle et en plus contribuer, paradoxalement, mpriser la bande dessine en tant que bande dessine, ayant son propre systme de valeur et son propre systme esthtique (voire mme, parfois, au vu des volutions des vingt dernires annes, dpassant toute tentative den dfinir les contours). La BD nest pas un art ou, du moins, avant den tre un, elle est de la BD, cest--dire une forme dexpression littraire par limage qui a ses spcificits."

Une vision rductrice qui se poursuit, de mon point de vue, lorsqu'il cite Jean-Christophe Menu.

"Je retiens cette phrase situe en exergue du numro de la revue lEprouvette de LAssociation (revue desthtique provocatrice sortie en 2006) :  La bande dessine est un art en retard. Elle est un peu con la bande dessine. Mais elle nest pas morte, elle. . Phrase accompagne dune frise chronologique portant trois lignes :  Peinture   Littrature  et  Bande dessine . Les deux premires sarrtent au milieu du XXe sicle tandis que la troisime continue firement sa route jusquau XXIe. Une autre faon de dire que la BD a plus perdre qu gagner dune fusion dans les arts majeurs, notion qui na plus gure de valeurs."

Or, dans ce mme numro de la revue l'Eprouvette, Jean-Christophe Menu parle de l'rosion progressive des frontires dans un texte qu'il consacre au travail de la peintre allemande Charlotte Salomon, qu'il souhaite intgrer dans la bande dessine. J'ai dcouvert les gouaches de cette artiste de la seconde guerre mondiale lors d'une exposition au muse d'histoire juive Amsterdam en 2002. Comme d'autres, j'ai eu un choc esthtique plastique et littraire en dcouvrant ses uvres. Mettre du texte dans une squence de dessins n'est pas l'apanage de l'auteur de bande dessine : c'est aussi un geste de peintre. Faire que ce geste se double d'une rflexion autour du cadrage, de la rptition, de la mise en abyme, confre l'uvre de Charlotte Salomon une proximit vidente avec la bande dessine.

Du papier pour la bande

Revenons au dbut des annes 1990. La bande dessine traversait en France une crise ditoriale, notamment avec la disparition en cascade des magazines de bande dessine pour adultes. Ne se reconnaissant pas dans les sries strotypes des grandes maisons d'dition, des jeunes auteurs inventrent des alternatives en crant leurs propres structures. Durant les premiers Autarcic Comix au Passage du Nord Ouest Paris (1994-1995), des planches originales taient exposes le temps d'une soire-manifeste. Montes en une seule journe dans un lieu non ddi l'exposition, des cimaises en bois intgraient des dessins dans une structure lgre : c'tait un parti-pris pratique et esthtique. Cette ide d'une installation qui mette au mme plan dessins, livres, srigraphies et objets dans une saturation d'images colores, est par ailleurs devenue une modalit d'exposition propre aux graphzines travaillant dans la mouvance du Dernier Cri.

Autarcic Comix 1995

Une filiation s'est crite entre ces crateurs de livres faits la main et les tudiants de l'ESI, nombreux participer au festival OFF d'Angoulme. Pakito Bolino ou Blex Bolex taient tudiants l'cole d'art d'Angoulme et leur influence est encore palpable aujourd'hui chez les tudiants qui mlent bande dessine, peinture, dition et graphisme dans une dmarche globale. Romo Julien et Vincent Longhi, tous les deux diplms de l'cole respectivement en 2013 et 2014, ont imagin des cimaises autonomes comme de vritables prolongement de leurs dessins. Cette opration rpond la fois une logique pragmatique (venant de la micro dition, ces jeunes auteurs sont habitus s'autoditer et se dplacer sur des festivals avec leur prsentoirs) et une rflexion sur l'accrochage comme unit plastique porteuse de sens. Ces cimaises graphiques font penser aux accrochages du dessinateur suisse Didier Rittner.

Romo JulienInscrire pleinement la bande dessine dans le champ des arts graphiques et visuels semble avoir t l'une des proccupations des auteurs de ma gnration.

"Inspire?e de lexpe?rience Autarcic Comics, et fonde?e sur la volonte? de mettre en lumie?re des uvres sortant du format classique franco-belge, lintention affirme?e dOpera Komiks e?tait de traiter la bande dessine?e comme une forme dart et den isoler un ou plusieurs mouvements (dans une approche de type manifeste ) : montrer la bande dessine?e comme un champ artistique dou? peuvent e?merger des courants, des mouvements... Lexposition mit ainsi en lumie?re des jeunes artistes et des revues davant-garde (Fre?on, Amok, Le?zard, Pelure ame?re...), tout en laissant une place importante a? des auteurs plus reconnus."

Dans son mmoire, Pierre-Laurent Daures revient sur mon exposition Opera Komiks, prsente en Pologne en 1996. cette poque, le design graphique polonais tait trs rput mais le pays ignorait encore peu prs tout de la bande dessine. Il fallait donc mettre en valeur les planches de bande dessine, hisser ces dernires la hauteur de dessins ou de gravures d'art. Aussi, les auteurs slectionns (dont les plus connus taient Loustal, Baudoin, Barbier et Varenne) avaient tous un dessin suffisamment fort pour qu'il soit capable de tenir le mur. C'est un graveur et photographe polonais, Zbigniew Bielawka, qui ralisa tous les encadrements avec son savoir faire exceptionnel.

Faut-il sortir de la narration pour entrer dans l'exposition ?

Bien souvent, l'une des stratgies pour exposer des uvres manant de la bande dessine est d'en gommer la logique narrative. Exposer la bande dessine devient alors un prtexte pour revenir au dessin, la sculpture ou la peinture. Parfois, l'effet de srie donne l'impression qu'il s'agit d'une invitation la lecture, mais une lecture qui ne serait pas immdiatement intelligible.

Dans un entretien accord Pierre-Laurent Daures et publi sur le site Du9 en 2010, Jochen Gerner revient sur cette ambivalence assume entre narration et unicit de l'uvre exposer :

"Lorsque jopre une transformation sur une planche de bande dessine, je dtourne le systme de lecture original, je casse la narration originelle pour rflchir sur limage unique qui pourrait se construire partir de cette page et qui en mme temps pourrait dfinir lessence du livre entier. Donc les enjeux sont diffrents et je pense cette image pour le mur et non pour ldition." 

Toujours en 2010, l'occasion de la biennale d'Art Contemporain du Havre sous le titre : Bande dessine et art contemporain, la nouvelle scne de l'galit, l'artiste Virginie Barr repeint les portes des cabanes de la plage donnant au visiteur la possibilit de "sapproprier luvre tel un lecteur devant une bande dessine." Mais cette appropriation ne dpend d'aucun rcit constitu. Le lecteur-spectateur est invit inventer sa propre histoire partir d'un ensemble de dessins juxtaposs.

Virgine Barr

C'est galement le cas pour les uvres de Conrad Botes ou Tobias Schalken : par la sculpture et l'installation, ces auteurs de bande dessine nous livrent des lments d'un rcit dont le sens se drobe nous.

La stratgie de l'objet

Le dispositif cod n'est cependant pas l'unique rgle pour sortir la bande dessine de ses cases. Transposer le rcit dans une srie d'objets, modliser un personnage dans une figurine : ces oprations semblent, de prime abord, capables de rsoudre elles seules l'quation dlicate de l'exposition de la bande dessine. Mais un objet "connot BD" ne constitue pas derechef une uvre. Autrement dit : si les speech bubbles de Philippe Parreno sont prcisment des uvres, c'est parce qu'elles nous racontent autre chose que la seule rfrence mise en jeu.

La stratgie de l'objet, pour tre russie, ne doit donc pas occulter le pouvoir narratif que l'objet contient en lui-mme, indpendamment du dessin qui l'a fait natre. Dans les trois exemples qui vont suivre, les objets exposs gagnent progressivement en autonomie artistique.

Avec le Supermarch Ferraille en 2002 et le Muse Ferraille un an plus tard, le collectif des Requins Marteaux explore de nouvelles possibilits d'exposition autour de leur magazine. Winshluss et Cizo, ainsi que d'autres membres du collectif, sont des touche--tout pratiquant aussi bien le design, la bande dessine, le cinma, la photo, la sculpture ou la musique. Jouant avec ironie partir des codes de l'exposition de bande dessine hyperscnographies, le collectif met en scne un univers cohrent qui s'articule autour de l'imagerie BD comme une mtaphore du kitch. La Fondation Mroll pour l'Art Contemporain deviendra le titre gnrique de ces projets d'expositions, o l'art contemporain est mis en bote (au sens propre) dans une cannette de conserve.

Dans leur exposition La visite des lycens, prsente lors de la deuxime dition du festival Pulp ( la Ferme du Buisson) en 2015, le duo Ruppert et Mulot crent galement un dcor d'objets. Cette fois-ci, le visiteur est convi se mettre en scne l'intrieur de cases accessoirises. Les codes de la bande dessine deviennent des crins dans lesquels il est possible de se glisser, un peu comme s'ils taient les castelets servant d'crin des personnages-marionnettes.

Avec Une Histoire de l'Art (produite dans le cadre du festival Pulp un an plus tt), Philippe Dupuy travaille galement autour de la question de l'objet, mais sous la forme d'une installation. Il invente une machine lire et voir une bande dessine qui traite elle-mme de la question de l'art. Il s'agit d'une autre manire de mettre en abyme la question de l'accrochage : la structure sur laquelle se lit la bande dessine tient la fois de la cimaise et de la sculpture, et fait autant penser un ban de reproduction d'imprimerie qu'au droulement d'une bobine cinmatographique. Tous les domaines connexes l'univers de la bande dessine sont convoqus dans cet unique objet, y compris celui d'Internet. En effet, la bande dessine Une Histoire de l'Art a t conue pour le magazine numrique Professeur Cyclope et se lisait l'origine sur le mode du scrolling.

Un langage libr de la page

La circulation des images sur supports connects a augment de manire exponentielle et l'on assiste, dans la bande dessine, un mouvement sans doute similaire celui qui marqua la musique en son temps : pour contrebalancer la virtualit d'Internet, mais aussi sa gratuit, il devient essentiel pour les crateurs de trouver une manire de valoriser leurs uvres originales. En marge de cette ralit conomique, le dveloppement des publications sur crans a d'autres consquences. Les bandes dessines dites numriques, mme si elles sont encore largement diffuses en format homothtique au papier, modifient progressivement les codes propres au mdium. Certaines articulations faisant sens sur le papier deviennent caduques sur un ordinateur ou une tablette. La bande dessine ne s'inscrivant plus obligatoirement sur des supports papier, ce qui a pu faire consensus par le pass est donc remis en question. Par exemple, l'ide qu'une bande dessine ne saurait s'enrichir de sons ou de mouvements sans tre dnature a fait long feu. Nombreux exemples ont en effet montr que le langage de la bande dessine ne perd en rien de sa cohrence quand il s'hybride avec des lments exognes, condition qu'ils soient judicieusement choisis.

La dmatrialisation de la diffusion va de donc pair, mon sens, avec la question de l'exposition. D'un ct les codes de la bande dessine se modulent pour pouser d'autres supports et, de l'autre, le cadre de sa lecture s'agrandit pour affronter une mise en espace en trois dimensions. Ce n'est sans doute pas un hasard si les auteurs investis dans le festival Pulp se sont la fois intresss la publication numrique et l'exposition. Les crations numriques du magazine Professeur Cyclope (fond entre autres parGwen de Bonneval et Fabien Vehlmann) se joignent une rflexion de fond sur l'exposition du matriau squentiel mene par Philippe Dupuy et Loo Hui Phang.

Il existe une vritable corrlation entre l'mergence de bandes dessines sur d'autres supports que le papier et la projection clate de la bande dessine dans un espace en trois dimensions. En tmoigne l'exposition S.E.N.S. de Marc-Antoine Mathieu Saint Nazaire. Dans ce cas prcis, inutile de stonner : Marc-Antoine Mathieu est un auteur qui mle ds l'origine la scnographie et la bande dessine dans son travail. Il signe avec sa structure Lucie Lom plusieurs expositions sur la bande dessine et son incursion dans la bande dessine numrique avec 3" a t largement salue. Ce qui relie l'ensemble de la dmarche de Marc-Antoine Mathieu est l'intelligence spatiale qu'il dveloppe dans ses projets. Ds le premier tome de sa srie Julius Corentin Acquefacques, Marc-Antoine Mathieu dploie son rcit en 4 dimensions/directions. La trame gnrale du dessin est en deux dimensions, la troisime dimension intervient quand il dcoupe une fentre dans l'une des planches au milieu de l'album, laissant passer l'image de la page prcdente et de la suivante. Ces dimensions mixes avec le droul temporel (4e dimension), spcifique la squence de la bande dessine, donnent une impression vertigineuse l'histoire qu'il serait facile d'imaginer transpose dans un espace physique (lieu d'exposition) ou virtuel (interface numrique).

Squences mobiles

Comme on l'a dj dit, la discussion autour du statut littraire ou artistique de la bande dessine semble heureusement dpasse. La question de l'exposition de la bande dessine interroge davantage les articulations propres son langage plutt qu'elle n'est l pour affirmer son statut d'uvre d'art. L'enjeu artistique s'est dplac des proccupations plastiques vers des considrations conceptuelles. Ds la cration de l'OuBaPo en 1990, la mise en lumire de la dimension conceptuelle de la bande dessine a ouvert de nouvelles perspectives, notamment pour l'exposition. Les contraintes oubapiennes permettent de performer le langage de la bande dessine, comme c'est le cas plus spcifiquement encore dans les rsidences PFC (Pierre-Feuille-Ciseaux de l'association ChiFouMi Besanon). La dernire exposition consacre l'OuBaPo et montre au festival On a march sur la Bulle Amiens en 2015, dont le commissaire tait Matt Madden, propose plusieurs pistes narratives intressantes pour l'exposition.

OuBaPo l'expo Amiens

Comment transposer, voire transporter, la narration squentielle d'un contexte livresque celui de l'espace d'exposition ? C'est la question que deux tudiants de l'ESI, Emmanuel Espinasse et Henri Lemahieu se sont pose dans le cadre de leur Diplme National Suprieur d'Expression Plastique cette anne. Peut-il y avoir un glissement smantique entre l'espace d'exposition et celui de la publication ? Comment jouer avec l'ellipse quand celle-ci se confond avec l'angle d'un mur ? La question de la cimaise est vacue au profit d'une troisime dimension mise plat. La circulation du rcit invite le visiteur jouer avec des lments modulaires. Ils ont tous les deux consacrs leurs mmoires de second cycle cette question : Conqurir l'espace, par Emmanuel Espinasse et Peut-on faire de la bande dessine sans le vouloir ? par Henri Lemahieu.

Henri Lemahieu

Exploser la bande dessine ?

Exposer une bande dessine relve d'un dplacement, on change sa trajectoire. Dans l'espace d'exposition, le rcit dessin n'a plus comme seule finalit d'tre lu, mais offre la possibilit d'tre visit, manipul, explor contre sens. On aurait pu craindre qu'en dcomposant un rcit de bande dessine en lments clats, on perde ce qui fait sa force, son articulation premire. Je me souviens d'une remarque qu'un confrre me faisait ce propos : si la bande dessine s'loigne trop de sa matrice originelle qu'est la page, elle risque d'tre pervertie par les codes de l'art contemporain, de voir sa logique propre siphonne par ces nouvelles hybridations.

Il me semble, au contraire, que ces craintes n'ont pas lieu d'tre. Les mmes craintes taient nonces l'ide qu'une bande dessine numrique intgrant le mouvement et le son son dispositif narratif ne serait plus une bande dessine. Or de nombreux exemples ont montr qu'au contraire, le mdium ne faisait que se complexifier et s'enrichir de ces apports. Il en va de mme pour l'clatement narratif que propose la forme expose de la bande dessine. Nous sommes habitus aujourd'hui manipuler les codes narratifs issus de la bande dessine dans notre entourage quotidien, notamment via les interfaces numriques des objets connects. La bande dessine, mais aussi les autres arts squentiels, comme le cinma, ont influenc durablement notre manire de lire les images. Nous assistons aux prmices d'un nouveau langage, d'une grammaire en devenir et en trois dimensions, dont l'enjeu se situe moins dans l'art contemporain que dans dans le champ mme de la bande dessine. En performant de nouveaux codes de lecture dans l'espace, la bande dessine est amene se transposer durablement au-del de la page.

 

 

* j'emprunte ce concept au thoricien de l'art Stephen Wright, mon collgue l'ESI, qui l'a lui-mme emprunt Marcel Duchamp

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