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lost in the buzz

Buzz Ins !

Depuis dbut janviers 2016, je n'ai pas appris grand chose sur le sexisme du monde de la bande dessine. J'avais dj perdu mes illusions. Dans un coin de ma bibliothque, un numro du Nouvel Obs de 2001 annonce l'entre en fanfare de la gent fminine dans notre chre profession. Plus rien ne sera pareil dsormais ! Les rcents vnements autour du Grand Prix au Festival d'Angoulme ont dmontr qu'il n'en tait rien, que les femmes n'entreraient pas dans le club ferm de leurs confrres si elles n'en dfonaient pas la porte. Et si le Collectif des cratrices de bande dessine contre le sexisme n'avait pas vu le jour en septembre 2015, on en serait encore nous chanter "tout va trs bien, Madame la Marquise".

Pas grand chose de neuf du ct du sexisme, donc. Mais, en revanche une belle leon en matire d'activisme politique et de fonctionnement des mdias. En effet, c'est bien la premire fois de ma vie qu'une action laquelle je participe au premier chef fait un buzz quasi plantaire.

Saison 1

Tout commence par un appel au boycott du vote du Grand Prix lanc par le Collectif pour cause d'absence de femmes dans la slection. Avec l'appui de quelques confrres qui, comme dans le bus, dcident de cder leur place aux dames, l'action se transforme en un norme levier merde, mettant jour les incohrences du FIBD en matire d'organisation et de discours. Il faut croire que le fruit tait bien mr. En quelques heures, les demandes d'interview commencent pleuvoir dans la bote mail du Collectif, dont le blog connat galement un record de frquentation. La courbe ascendante du buzz ne semble plus vouloir s'arrter. L'autrice de bande dessine passe du statut de curiosit amusante celui de fe possdant une baguette magique faire du buzz. Elle est convoite, tout le monde veut sa part du gteau. D'aucuns se mettent rver d'un Grand Prix transform en Grand Soir de la bande dessine, n'hsitant pas suggrer certaines d'entre nous de se transformer en cheval de Troie de nos revendications syndicales, acceptant de se faire lire comme Grand Prix pour ensuite le dcliner. Gnii ?

J'ai parfois l'impression que mes camarades partent au combat en pyjama, avec pour seule arme une petite cuillre la main. Certes, ma gnration t marque par Tian'anmen. Vous vous souvenez, ce mec tout seul qui tient tte aux chars de l'arme rouge ? Je crois que les images nous garent. Le buzz est un formidable producteur d'images mais un pitre producteur de sens. Au contraire, le brouhaha qu'il engendre rend toute parole inaudible les premires heures passes. Autrement dit, tout se joue dans la premire manche. Ensuite il est trop tard. On a tous t Tian'anmen, mais il va falloir songer passer autre chose : c'tait en 1989.

Saison 2

Au terme de ces quelques jours de folie, durant lesquels le #WomenDoBD entre dans le top ten des occurrences sur Twitter, les cartes sont rebattues. Claire Wendling (une femme!) figure dsormais dans le trio de tte du Grand Prix, grce un nouveau mode de scrutin laissant sa chance " tout le monde". Tout le monde ? Non pardi, car tous les auteurs ne peuvent pas voter. Certains ou certaines attendent depuis un deux ans que leur nom soit inscrit sur la liste des happy votants. Un confrre (dont je tairais le nom) avoue y tre inscrit deux fois : sous son pseudo et sous son vritable patronyme. Et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : ce confrre avoue aussi ne pas voter par choix personnel. Dommage, car c'est l'un des auteurs de bande dessine les plus sincrement fministes que je connaisse. Pourquoi est-ce que nous laissons continuer cette mascarade ? Le Grand Prix, c'est sens faire entrer un auteur ou une autrice dans l'histoire du mdium. Cela est repris dans les mdias, dans les librairies, c'est un message fort envoy aux lecteurs. Mais le FIBD n'a mme plus besoin d'touffer ses scandales, le buzz rcent sert d'cran de fume.

Le vestiaire des mecs, la mi-temps

J'aurais presque cru que le sexisme avait disparu dans ma profession, tant mon fil Facebook ne compte plus que des fervents supporters de la cause fministe. Heureusement qu'il y a eu ce journaliste de BDGest pour me remettre les ides en place, remportant lui seul le pompon de l'article sexiste de la semaine (ah bon, il fallait y voir de l'humour ?). J'ai frquent l'cole rgionale des Beaux-Arts d'Angoulme dans les mmes annes que Claire Wendling. On disait alors son propos qu'elle "dessinait comme un mec". En effet, comment une jeune virtuose pouvait-elle tre vritablement une femme ? Au mieux, elle tait une extraterrestre. Je me souviens aussi que le dessinateur Robert Gigi, mon professeur de l'poque, ne m'a jamais adress la parole en trois ans d'tudes. Quant Bernard Toussaint, professeur de smiologie, il me recevait pour ses rendez-vous, chez lui, sur son lit. Ouf, cette priode est officiellement rvolue, les habitudes sont devenues plus civiles. Aujourd'hui, si les jeunes femmes se dnudent encore dans les coles d'art, c'est pour porter un discours politique, avec l'approbation d'un ensemble d'enseignants majoritairement masculins... Ah, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas crit : je suis pour la nudit, la prise de risque en art et les engagements politiques. Je constate seulement que je n'ai jamais vu un jeune tudiant masculin se mettre poil, sauf dans une soire fortement arrose.

La grande famille de la BD

On n'a pas fini de laver notre linge sale. Il semblerait, en effet, que la liste des votants pour le Grand Prix n'a pas t mise jour depuis deux ans, soit depuis la cration de ce mode de scrutin (diteurs et organisateurs se renvoyant la balle). Pourtant, les journalistes spcialiss ne s'intressent qu' grappiller encore un peu de buzz dans la chevelure de Claire Wendling. Les autrices sont videmment sollicites pour donner leur avis sur sa lgitimit. Et mon avis distingu sur Allan Moore ou sur Hermann, qu'en faites vous ? Comme dirait une amie moi, le fminisme est d'essence rvolutionnaire. Quand on touche au rle de la femme, son image, son statut, on met en branle tout l'ordonnancement rassurant de notre socit. La meilleure manire de contrer une action fministe c'est de demander une femme son avis sur une autre femme, ou sur elle-mme, plutt que de lui demander ce qu'elle pense d'un homme. Surtout si cet avis est clair. Par exemple, je trouve le travail de Hermann dat et sa prsence dans cette liste quasi symptomatique d'un petit ct ractionnaire bien de chez nous. Malgr sa bibliographie rallonge et sa srie Jrmiah qui a fait rver mes confrres masculins durant leur adolescence, il n'a rien apport la bande dessine. Dont acte.

L'erreur symptomatique

Dans son mea-culpa relay largement dans la presse, Franck Bondoux parlait d'une erreur symbolique commise par le Festival dans l'tablissement de la premire liste des prtendants au Grand Prix. Pourtant, il n'y avait rien de symbolique dans tout cela. L'erreur tait bien relle. Et j'ajouterais qu'elle est symptomatique du mpris de ce festival pour les auteurs en gnral et les autrices en particulier. Autre symptme, c'est le manque de srieux du chiffre des 12,5 % d'autrices professionnelles. Les derniers vnements autour du Festival ont permis de remettre en question ce chiffre qui ne prend en compte que les autrices ayant au moins trois albums disponibles et bien rfrencs chez un grand diteur. Un ami, historien mrite de la bande dessine, value le nombre d'autrices plutt 20 ou 30% de la profession. D'o vient donc cette manie de ne jamais prendre la peine de rvaluer ces statistiques ? Une autre tude rcente s'intresse au pourcentage d'autrices ayant reu ces dix dernires annes une conscration significative Angoulme (Fauve d'or ou Grand Prix). Il avoisine les six pour-cent. Si l'on admet que les autrices reprsentent 12,5% de la profession, cela veut dire qu'elles ont 2 3 fois moins de chances qu'un homme d'obtenir une distinction significative (en matire de carrire, de visibilit mdiatique etc.). Mais si l'on admet que les autrices sont beaucoup plus nombreuses, ce manque "gagner" en terme de promotion de leurs uvres avoisine les 500%. Alors, cher FIBD, si Claire Wendling gagne le Grand Prix Angoulme demain, merci de ne pas nous faire le coup du "beau symbole". Il n'y a pas de symboles, il n'y a que des symptmes.

 
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